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🌙 Et maintenant ?

Dernière mise à jour : 26 juil.

L'art d'habiter les entre-deux de la vie



"Et maintenant ?"


C'est par un matin de juillet, sans caractère particulier,

que la question se présenta à moi avec la discrétion propre

aux grandes interrogations existentielles.


Elle ne frappa pas à la porte.

Elle s'installa simplement, entre la cafetière et la fenêtre,

avec cette assurance tranquille des choses

qui savent qu'on finira par leur répondre.


"Et maintenant ?"


J'aurais pu l'ignorer.

J'aurais pu, comme tant d'hommes avant moi,

feindre de ne pas l'avoir entendue

et reprendre le cours ordinaire de mes occupations.


Mais il était trop tard.

La question était là.

Et moi avec elle.


Je réalisai alors quelque chose d'assez remarquable.


Je n'avais plus besoin d'habiter celui que j'avais été.


Cet homme-là — travailleur, consciencieux, parfois trop sérieux —

je l'avais fréquenté pendant de nombreuses années.

Nous avions fait du bon travail ensemble.

Je lui devais beaucoup.


Mais comme tout bon compagnon de voyage,

il était temps de se séparer à un carrefour

et de poursuivre chacun sa propre route.


Sans larmes excessives.

Sans discours d'adieu.

Avec la simple satisfaction du chemin parcouru.

🌿


Le délestage


Tout explorateur digne de ce nom le sait :

on ne part pas en expédition avec les bagages de la précédente.


C'est une règle élémentaire.

Et pourtant, combien d'entre nous

traînent encore, des années après,

des malles entières de convictions usées,

de certitudes défraîchies,

et de projets abandonnés qu'on n'a jamais eu le courage de jeter ?


Pour ma part, j'avais accumulé.

Considérablement.

Il fallut donc procéder au délestage.


Ce terme, emprunté à la marine,

désigne l'opération par laquelle un navire

se débarrasse de son lest superflu

afin de naviguer avec plus d'aisance.


Dans mon cas, le lest était varié.

Certaines choses partirent par choix délibéré —

après examen attentif de leur utilité.


D'autres ont simplement disparu.

Un matin, je me suis retourné

et ils n'étaient plus là.

Je ne me souviens même plus du moment exact.

C'est souvent comme ça que ça se passe.


Et d'autres encore —

soyons honnêtes —

furent emportées par la vie elle-même,

qui n'avait pas jugé utile de me consulter au préalable.


Avec le recul,

je dois admettre qu'elle n'avait pas tout à fait tort.


Dans l'espace ainsi libéré,

des choses commencèrent à pousser

que je n'avais pas plantées.


Ce qui, pour un homme qui aimait contrôler son itinéraire,

constituait une surprise non négligeable.

🌙


Le cœur qui bat


Il est des vérités si simples

qu'on finit par les oublier à force de chercher les compliquées.


Mon cœur bat.

Je sais.

Ce n'est pas une découverte de nature à bouleverser

les grandes théories philosophiques du moment.

Et pourtant.


Pendant un certain nombre d'années,

j'avais consacré une énergie considérable

à chercher un sens avec un grand S.

Une direction claire.

Un plan qui tienne la route.


Comme si la vie était une équation

qu'un homme suffisamment méthodique

pouvait résoudre avec le bon outillage.


(Elle ne l'est pas.

Je peux en témoigner.)


C'est dans une rivière ariégeoise,

les pieds posés sur des galets d'une irrégularité remarquable,

que cette certitude s'effrita.


Il n'y avait pas de carte.

Il n'y en avait probablement jamais eu.


Il y avait simplement ce battement dans la poitrine.

Et ce chapitre qui avait commencé

sans que je lui aie vraiment donné l'autorisation.


Je décidai de le laisser continuer.

C'était, dans les circonstances,

la décision la plus raisonnable.

Et la plus honnête.

🌿


La découverte d'un nouveau soi possible


Je ne cherche pas à effacer ce que j'ai été.

Ce serait un peu ingrat, d'ailleurs.


Cet homme-là a fait du bon travail.

Il a tenu dans des circonstances

qui auraient découragé un voyant moins aguerri.

(Je glisse cette précision sans fausse modestie.

Elle me semble appropriée.)


Il a aimé.

Il a construit des choses qui comptent encore.

Il a parfois eu tort.

Souvent raison.

Et il s'est trompé de bonne foi,

ce qui est, à mon sens,

la façon la plus honorable de se tromper.


Seulement voilà.


Il y a, dans le couloir de mon existence,

une porte que je n'avais jamais vraiment regardée.


Je l'avais remarquée, bien sûr.

On remarque toujours ces choses-là.


Mais j'avais, jusqu'à présent,

préféré m'occuper de portes plus urgentes.

Des couloirs déjà balisés.

Des destinations répertoriées.


Là, je m'en approche.

Je ne sais pas ce qu'il y a derrière.

Peut-être une pièce vide.

Peut-être une fenêtre qui donne sur quelque chose

que j'aurais dû regarder depuis longtemps.

Peut-être simplement un endroit où il fait bon s'asseoir

sans avoir rien de particulier à y faire.


La poignée est froide.

Ma main est dessus.

C'est déjà un commencement.


La rivière


Ce jour-là, j'étais dans une rivière ariégeoise.

Eau froide, galets glissants, soleil dans les yeux.

Les conditions idéales pour une réflexion existentielle.

(Ou pour glisser et se retrouver assis dans l'eau.

Les deux options étaient ouvertes.)


M'accompagnaient en cette expédition

trois équipiers d'une valeur inestimable :

Suzy, labrador blanc d'une énergie remarquable,

Léna, golden retriever dont l'enthousiasme ne connaît pas de saison,

et Thallia, malinois appartenant à ma sœur Bérengère,

dont la vivacité forcerait l'admiration

des plus exigeants observateurs de la nature canine.


Ces trois créatures abordèrent la rivière

avec une résolution que je qualifierai d'héroïque.

Elles n'avaient aucune opinion sur ce que je devrais faire de ma vie.

C'était, dans les circonstances, infiniment reposant.


Pour ma part, j'avais un sac.

Je ramassais des détritus au fond de l'eau.

Sans raison scientifique particulière.

Cela m'avait semblé une bonne idée sur le moment.

Ce genre de décision qu'on ne soumet pas à un comité.


Et pendant que je faisais ça,

les pieds dans l'eau froide,

les chiens complètement fous autour de moi,

je réalisai que je n'avais pensé à rien d'important

depuis un bon moment.


Pas de plan.

Pas d'objectif.

Juste l'eau, les galets,

et trois chiens qui n'avaient aucune opinion

sur ce que je devrais faire de ma vie.


J'avais longtemps cru

que le bonheur ressemblait à quelque chose de plus sérieux.

Une maison.

Une stabilité.

Une liste soigneusement hiérarchisée.


Mon corps, lui, avait d'autres théories.

Il m'avait dit : va marcher.

Puis : va dans l'eau.

Puis, avec une insistance que je qualifierai de ferme :

arrête de réfléchir cinq minutes Yann.


J'aurais dû l'écouter plus tôt.

Mais on fait comme on peut.

🌿


Le regard qui s'ouvre


À vingt ans, les fleurs étaient du décor.

Je marchais dedans sans les voir.

J'avais autre chose en tête —quoi exactement, je ne m'en souviens plus.

C'était urgent, j'en suis sûr.


Le règne végétal dans son ensemble

pouvait se débrouiller sans mon attention.


Ce matin à Lavelanet,

au détour d'un chemin longeant la rivière,

je tombai sur une fleur blanche.

Une de ces ombelles délicates

dont la complexité structurelle,

si on prend la peine de la regarder vraiment,

est assez stupéfiante.


Juste à côté, une fleur violette

qui partait dans toutes les directions simultanément.

Ce que certains qualifieraient de désordre.

Ce que je préfère appeler : une opinion très affirmée

sur la façon d'occuper l'espace.


Et un peu plus loin, une fleur fanée.

Celle-là m'arrêta un moment.

Elle était abîmée.

Sèche.

Presque transparente.

Et pourtant elle tenait encore

—avec cette obstination discrète

qu'ont les choses qui approchent de leur fin

et qui n'en font pas toute une affaire.


Je n'eus pas de grande pensée philosophique à ce sujet.

Juste quelque chose de vague et de chaud

qui ressemblait à de la reconnaissance.


Je fis plusieurs photographies de cette fleur.

Sans trop savoir pourquoi.

C'est le genre de comportement

que j'aurais jugé parfaitement incompréhensible

il y a quelques années.


Je me félicite d'avoir changé d'avis.


Pour aller mieux,

j'avais dû accepter de m'éloigner un peu.

De ma routine.

De certaines attentes.

De moi-même, parfois.

Pas fuir — s'éloigner.

La nuance est réelle,

même si elle est difficile à expliquer.


Ce que je sais,

c'est que revenir après

change quelque chose dans la façon de voir.


Les fleurs, entre autres.



Je ne suis pas pressé


Je ne suis pas pressé.


C'est nouveau pour moi.


Pendant longtemps, le vide me rendait nerveux.

Un agenda trop calme.

Un week-end sans plan.

Je remplissais.

N'importe comment, pourvu que ce soit plein.


J'avais développé ce que j'appellerai pudiquement

une allergie au vide.

(Les symptômes étaient connus :

agitation, listes interminables,

et une tendance à prendre des décisions

qu'on aurait mieux fait de remettre au lendemain.)


Imaginez un appartement

dont les meubles se sont écroulés progressivement.

Pas d'un seul coup —à la façon de ces meubles en kit

qu'on achète parce que c'est pratique

et qui tiennent trois ans si on a de la chance

et qu'on ne les regarde pas de travers.


Il y a quelques années,

j'aurais tout remplacé en un week-end.

Mêmes références.

Même rayon.

Même erreur fondamentale.


Aujourd'hui, je laisse l'espace vide.


Pas par sagesse particulière, je tiens à le préciser.

Plutôt parce que je n'ai pas encore suce que je voulais y mettre à la place.

Et que, pour la première fois depuis longtemps,

cette ignorance ne me cause pas d'inquiétude notable.


Il faut croire que même mes meubles

ont fini par m'apprendre la patience.


Je me promène dans cet espace

un peu comme on visite un appartement vide :

on regarde les volumes.

On teste l'acoustique en toussant légèrement.

(Oui, tout le monde fait ça.

Ne prétendez pas le contraire.)

On essaie d'imaginer ce que ça pourrait devenir.

Sans se précipiter.


Je peux me courtiser.

Me courtiser moi-même.

Sans vouloir conclure.

Sans chercher à écrire la fin

avant d'avoir commencé le paragraphe.


Je ne sais pas ce qui va s'installer.

Mais j'ai arrêté de commander des meubles en urgence.

C'est un progrès que je note avec satisfaction.

🌿


Les saisons


J'ai des saisons à moi.


Pas des saisons météo —des cycles intérieurs.

Des périodes où tout avance bien.

D'autres où j'ai l'impression de progresser

dans une substance dont la viscosité

défierait les lois ordinaires de la physique.


Autrefois, à l'apparition de ces dernières,

je déployais immédiatement un plan d'action.

Méthodique.

Résolu.

Généralement inefficace.


Aujourd'hui, je les reconnais à leurs premiers signes.

"Ah. Vous voilà."

(Je leur dis "vous" par politesse.

Elles ne le méritent pas toujours.)


Je ne les accueille pas avec enthousiasme, je précise.

Plutôt comme on reconnaît un voisin de palier difficile

avec lequel on a fini, après des années de cohabitation forcée,

par trouver un arrangement acceptable.

On ne l'invite pas à dîner.

Mais on cesse de lui claquer la porte au nez.


J'ai constitué au fil du temps

un équipement de survie personnel.


La rivière ariégeoise — efficacité prouvée.

La marche sans destination — résultats constants.

Les trois chiens —dont il convient de souligner

qu'ils n'ont, à ce jour, jamais manifesté

le moindre intérêt pour les questions d'anxiété existentielle.


Ce qui constitue, dans les moments difficiles,

une compagnie d'une valeur inestimable.


Et ce sac de détritus ramassés dans l'eau

—dont le mécanisme d'action sur le moral

reste, scientifiquement parlant, assez obscur,

mais dont l'efficacité empirique

n'est plus à démontrer.


Ces gestes ne résolvent pas tout.

Ils me rappellent simplement où j'ai mis les pieds.

Au sens propre comme au figuré.


Je ne suis plus tout à fait le même homme

qu'il y a cinq ans.

Plus léger sur certaines choses.

Plus vaste sur d'autres.

Ou juste moins encombré —je ne sais pas encore très bien.

L'expédition continue.

Et je prends des notes.


Et maintenant ?


Peut-être que les entre-deux ne sont pas des parenthèses de notre existence.

Peut-être sont-ils les lieux où elle apprend à respirer autrement.


Et maintenant ?

La question est revenue ce matin,

avec cette ponctualité qui lui est propre.

Je dois admettre qu'elle m'intimide moins qu'autrefois.


Non pas que j'aie trouvé une réponse satisfaisante

—je serais le premier à le signaler si tel était le cas.

Mais j'ai appris à la traiter différemment.


Je la promène avec moi.

À la façon dont on promène un chien

qui a ses propres opinions sur l'itinéraire.


(Suzy, Léna et Thallia reconnaîtront sans doute la description.

Elles apprécieront également d'être citées en conclusion.

C'est le moins que je puisse faire.)


La question s'arrête où elle veut.

Repart quand bon lui semble.

M'emmène parfois dans des directions

que je n'avais pas inscrites au programme.


Et j'ai cessé de m'en plaindre.


Je ne sais pas de quoi demain sera fait.


C'est, à bien y réfléchir,

ce qui a toujours rendu l'exploration intéressante.

Mon cœur bat.

J'ai encore des rivières à traverser.

Des détritus à ramasser.

Des fleurs fanées à observer

avec une attention que je n'aurais pas su leur accorder autrefois.


Et les entre-deux —ces passages qu'on traverse sans carte ni boussole —ne sont peut-être pas des parenthèses.

Peut-être sont-ils le cœur même du voyage.


Si vous sentez qu'une porte s'entrouvre en vous,

sans savoir encore ce qu'elle révèle —

il se pourrait que vous soyez, vous aussi,

au début d'une expédition.


Je ne dispose pas de cartes toutes faites.

Mais je connais bien ce territoire.

Et je serai heureux de marcher

un bout de chemin à vos côtés.


À votre rythme.

Sans presser l'allure.

Avec, pour tout équipement,

une écoute sincère

et le temps nécessaire.

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