🌙 Et maintenant ?
- Yann Lecoq
- 16 juil.
- 8 min de lecture
Dernière mise à jour : 26 juil.
L'art d'habiter les entre-deux de la vie

"Et maintenant ?"
C'est par un matin de juillet, sans caractère particulier,
que la question se présenta à moi avec la discrétion propre
aux grandes interrogations existentielles.
Elle ne frappa pas à la porte.
Elle s'installa simplement, entre la cafetière et la fenêtre,
avec cette assurance tranquille des choses
qui savent qu'on finira par leur répondre.
"Et maintenant ?"
J'aurais pu l'ignorer.
J'aurais pu, comme tant d'hommes avant moi,
feindre de ne pas l'avoir entendue
et reprendre le cours ordinaire de mes occupations.
Mais il était trop tard.
La question était là.
Et moi avec elle.
Je réalisai alors quelque chose d'assez remarquable.
Je n'avais plus besoin d'habiter celui que j'avais été.
Cet homme-là — travailleur, consciencieux, parfois trop sérieux —
je l'avais fréquenté pendant de nombreuses années.
Nous avions fait du bon travail ensemble.
Je lui devais beaucoup.
Mais comme tout bon compagnon de voyage,
il était temps de se séparer à un carrefour
et de poursuivre chacun sa propre route.
Sans larmes excessives.
Sans discours d'adieu.
Avec la simple satisfaction du chemin parcouru.
🌿
Le délestage
Tout explorateur digne de ce nom le sait :
on ne part pas en expédition avec les bagages de la précédente.
C'est une règle élémentaire.
Et pourtant, combien d'entre nous
traînent encore, des années après,
des malles entières de convictions usées,
de certitudes défraîchies,
et de projets abandonnés qu'on n'a jamais eu le courage de jeter ?
Pour ma part, j'avais accumulé.
Considérablement.
Il fallut donc procéder au délestage.
Ce terme, emprunté à la marine,
désigne l'opération par laquelle un navire
se débarrasse de son lest superflu
afin de naviguer avec plus d'aisance.
Dans mon cas, le lest était varié.
Certaines choses partirent par choix délibéré —
après examen attentif de leur utilité.
D'autres ont simplement disparu.
Un matin, je me suis retourné
et ils n'étaient plus là.
Je ne me souviens même plus du moment exact.
C'est souvent comme ça que ça se passe.
Et d'autres encore —
soyons honnêtes —
furent emportées par la vie elle-même,
qui n'avait pas jugé utile de me consulter au préalable.
Avec le recul,
je dois admettre qu'elle n'avait pas tout à fait tort.
Dans l'espace ainsi libéré,
des choses commencèrent à pousser
que je n'avais pas plantées.
Ce qui, pour un homme qui aimait contrôler son itinéraire,
constituait une surprise non négligeable.
🌙
Le cœur qui bat
Il est des vérités si simples
qu'on finit par les oublier à force de chercher les compliquées.
Mon cœur bat.
Je sais.
Ce n'est pas une découverte de nature à bouleverser
les grandes théories philosophiques du moment.
Et pourtant.
Pendant un certain nombre d'années,
j'avais consacré une énergie considérable
à chercher un sens avec un grand S.
Une direction claire.
Un plan qui tienne la route.
Comme si la vie était une équation
qu'un homme suffisamment méthodique
pouvait résoudre avec le bon outillage.
(Elle ne l'est pas.
Je peux en témoigner.)
C'est dans une rivière ariégeoise,
les pieds posés sur des galets d'une irrégularité remarquable,
que cette certitude s'effrita.
Il n'y avait pas de carte.
Il n'y en avait probablement jamais eu.
Il y avait simplement ce battement dans la poitrine.
Et ce chapitre qui avait commencé
sans que je lui aie vraiment donné l'autorisation.
Je décidai de le laisser continuer.
C'était, dans les circonstances,
la décision la plus raisonnable.
Et la plus honnête.
🌿
La découverte d'un nouveau soi possible
Je ne cherche pas à effacer ce que j'ai été.
Ce serait un peu ingrat, d'ailleurs.
Cet homme-là a fait du bon travail.
Il a tenu dans des circonstances
qui auraient découragé un voyant moins aguerri.
(Je glisse cette précision sans fausse modestie.
Elle me semble appropriée.)
Il a aimé.
Il a construit des choses qui comptent encore.
Il a parfois eu tort.
Souvent raison.
Et il s'est trompé de bonne foi,
ce qui est, à mon sens,
la façon la plus honorable de se tromper.
Seulement voilà.
Il y a, dans le couloir de mon existence,
une porte que je n'avais jamais vraiment regardée.
Je l'avais remarquée, bien sûr.
On remarque toujours ces choses-là.
Mais j'avais, jusqu'à présent,
préféré m'occuper de portes plus urgentes.
Des couloirs déjà balisés.
Des destinations répertoriées.
Là, je m'en approche.
Je ne sais pas ce qu'il y a derrière.
Peut-être une pièce vide.
Peut-être une fenêtre qui donne sur quelque chose
que j'aurais dû regarder depuis longtemps.
Peut-être simplement un endroit où il fait bon s'asseoir
sans avoir rien de particulier à y faire.
La poignée est froide.
Ma main est dessus.
C'est déjà un commencement.
La rivière
Ce jour-là, j'étais dans une rivière ariégeoise.
Eau froide, galets glissants, soleil dans les yeux.
Les conditions idéales pour une réflexion existentielle.
(Ou pour glisser et se retrouver assis dans l'eau.
Les deux options étaient ouvertes.)
M'accompagnaient en cette expédition
trois équipiers d'une valeur inestimable :
Suzy, labrador blanc d'une énergie remarquable,
Léna, golden retriever dont l'enthousiasme ne connaît pas de saison,
et Thallia, malinois appartenant à ma sœur Bérengère,
dont la vivacité forcerait l'admiration
des plus exigeants observateurs de la nature canine.
Ces trois créatures abordèrent la rivière
avec une résolution que je qualifierai d'héroïque.
Elles n'avaient aucune opinion sur ce que je devrais faire de ma vie.
C'était, dans les circonstances, infiniment reposant.
Pour ma part, j'avais un sac.
Je ramassais des détritus au fond de l'eau.
Sans raison scientifique particulière.
Cela m'avait semblé une bonne idée sur le moment.
Ce genre de décision qu'on ne soumet pas à un comité.
Et pendant que je faisais ça,
les pieds dans l'eau froide,
les chiens complètement fous autour de moi,
je réalisai que je n'avais pensé à rien d'important
depuis un bon moment.
Pas de plan.
Pas d'objectif.
Juste l'eau, les galets,
et trois chiens qui n'avaient aucune opinion
sur ce que je devrais faire de ma vie.
J'avais longtemps cru
que le bonheur ressemblait à quelque chose de plus sérieux.
Une maison.
Une stabilité.
Une liste soigneusement hiérarchisée.
Mon corps, lui, avait d'autres théories.
Il m'avait dit : va marcher.
Puis : va dans l'eau.
Puis, avec une insistance que je qualifierai de ferme :
arrête de réfléchir cinq minutes Yann.
J'aurais dû l'écouter plus tôt.
Mais on fait comme on peut.
🌿
Le regard qui s'ouvre
À vingt ans, les fleurs étaient du décor.
Je marchais dedans sans les voir.
J'avais autre chose en tête —quoi exactement, je ne m'en souviens plus.
C'était urgent, j'en suis sûr.
Le règne végétal dans son ensemble
pouvait se débrouiller sans mon attention.
Ce matin à Lavelanet,
au détour d'un chemin longeant la rivière,
je tombai sur une fleur blanche.
Une de ces ombelles délicates
dont la complexité structurelle,
si on prend la peine de la regarder vraiment,
est assez stupéfiante.
Juste à côté, une fleur violette
qui partait dans toutes les directions simultanément.
Ce que certains qualifieraient de désordre.
Ce que je préfère appeler : une opinion très affirmée
sur la façon d'occuper l'espace.
Et un peu plus loin, une fleur fanée.
Celle-là m'arrêta un moment.
Elle était abîmée.
Sèche.
Presque transparente.
Et pourtant elle tenait encore
—avec cette obstination discrète
qu'ont les choses qui approchent de leur fin
et qui n'en font pas toute une affaire.
Je n'eus pas de grande pensée philosophique à ce sujet.
Juste quelque chose de vague et de chaud
qui ressemblait à de la reconnaissance.
Je fis plusieurs photographies de cette fleur.
Sans trop savoir pourquoi.
C'est le genre de comportement
que j'aurais jugé parfaitement incompréhensible
il y a quelques années.
Je me félicite d'avoir changé d'avis.
Pour aller mieux,
j'avais dû accepter de m'éloigner un peu.
De ma routine.
De certaines attentes.
De moi-même, parfois.
Pas fuir — s'éloigner.
La nuance est réelle,
même si elle est difficile à expliquer.
Ce que je sais,
c'est que revenir après
change quelque chose dans la façon de voir.
Les fleurs, entre autres.
Je ne suis pas pressé
Je ne suis pas pressé.
C'est nouveau pour moi.
Pendant longtemps, le vide me rendait nerveux.
Un agenda trop calme.
Un week-end sans plan.
Je remplissais.
N'importe comment, pourvu que ce soit plein.
J'avais développé ce que j'appellerai pudiquement
une allergie au vide.
(Les symptômes étaient connus :
agitation, listes interminables,
et une tendance à prendre des décisions
qu'on aurait mieux fait de remettre au lendemain.)
Imaginez un appartement
dont les meubles se sont écroulés progressivement.
Pas d'un seul coup —à la façon de ces meubles en kit
qu'on achète parce que c'est pratique
et qui tiennent trois ans si on a de la chance
et qu'on ne les regarde pas de travers.
Il y a quelques années,
j'aurais tout remplacé en un week-end.
Mêmes références.
Même rayon.
Même erreur fondamentale.
Aujourd'hui, je laisse l'espace vide.
Pas par sagesse particulière, je tiens à le préciser.
Plutôt parce que je n'ai pas encore suce que je voulais y mettre à la place.
Et que, pour la première fois depuis longtemps,
cette ignorance ne me cause pas d'inquiétude notable.
Il faut croire que même mes meubles
ont fini par m'apprendre la patience.
Je me promène dans cet espace
un peu comme on visite un appartement vide :
on regarde les volumes.
On teste l'acoustique en toussant légèrement.
(Oui, tout le monde fait ça.
Ne prétendez pas le contraire.)
On essaie d'imaginer ce que ça pourrait devenir.
Sans se précipiter.
Je peux me courtiser.
Me courtiser moi-même.
Sans vouloir conclure.
Sans chercher à écrire la fin
avant d'avoir commencé le paragraphe.
Je ne sais pas ce qui va s'installer.
Mais j'ai arrêté de commander des meubles en urgence.
C'est un progrès que je note avec satisfaction.
🌿
Les saisons
J'ai des saisons à moi.
Pas des saisons météo —des cycles intérieurs.
Des périodes où tout avance bien.
D'autres où j'ai l'impression de progresser
dans une substance dont la viscosité
défierait les lois ordinaires de la physique.
Autrefois, à l'apparition de ces dernières,
je déployais immédiatement un plan d'action.
Méthodique.
Résolu.
Généralement inefficace.
Aujourd'hui, je les reconnais à leurs premiers signes.
"Ah. Vous voilà."
(Je leur dis "vous" par politesse.
Elles ne le méritent pas toujours.)
Je ne les accueille pas avec enthousiasme, je précise.
Plutôt comme on reconnaît un voisin de palier difficile
avec lequel on a fini, après des années de cohabitation forcée,
par trouver un arrangement acceptable.
On ne l'invite pas à dîner.
Mais on cesse de lui claquer la porte au nez.
J'ai constitué au fil du temps
un équipement de survie personnel.
La rivière ariégeoise — efficacité prouvée.
La marche sans destination — résultats constants.
Les trois chiens —dont il convient de souligner
qu'ils n'ont, à ce jour, jamais manifesté
le moindre intérêt pour les questions d'anxiété existentielle.
Ce qui constitue, dans les moments difficiles,
une compagnie d'une valeur inestimable.
Et ce sac de détritus ramassés dans l'eau
—dont le mécanisme d'action sur le moral
reste, scientifiquement parlant, assez obscur,
mais dont l'efficacité empirique
n'est plus à démontrer.
Ces gestes ne résolvent pas tout.
Ils me rappellent simplement où j'ai mis les pieds.
Au sens propre comme au figuré.
Je ne suis plus tout à fait le même homme
qu'il y a cinq ans.
Plus léger sur certaines choses.
Plus vaste sur d'autres.
Ou juste moins encombré —je ne sais pas encore très bien.
L'expédition continue.
Et je prends des notes.
Et maintenant ?
Peut-être que les entre-deux ne sont pas des parenthèses de notre existence.
Peut-être sont-ils les lieux où elle apprend à respirer autrement.
Et maintenant ?
La question est revenue ce matin,
avec cette ponctualité qui lui est propre.
Je dois admettre qu'elle m'intimide moins qu'autrefois.
Non pas que j'aie trouvé une réponse satisfaisante
—je serais le premier à le signaler si tel était le cas.
Mais j'ai appris à la traiter différemment.
Je la promène avec moi.
À la façon dont on promène un chien
qui a ses propres opinions sur l'itinéraire.
(Suzy, Léna et Thallia reconnaîtront sans doute la description.
Elles apprécieront également d'être citées en conclusion.
C'est le moins que je puisse faire.)
La question s'arrête où elle veut.
Repart quand bon lui semble.
M'emmène parfois dans des directions
que je n'avais pas inscrites au programme.
Et j'ai cessé de m'en plaindre.
Je ne sais pas de quoi demain sera fait.
C'est, à bien y réfléchir,
ce qui a toujours rendu l'exploration intéressante.
Mon cœur bat.
J'ai encore des rivières à traverser.
Des détritus à ramasser.
Des fleurs fanées à observer
avec une attention que je n'aurais pas su leur accorder autrefois.
Et les entre-deux —ces passages qu'on traverse sans carte ni boussole —ne sont peut-être pas des parenthèses.
Peut-être sont-ils le cœur même du voyage.
Si vous sentez qu'une porte s'entrouvre en vous,
sans savoir encore ce qu'elle révèle —
il se pourrait que vous soyez, vous aussi,
au début d'une expédition.
Je ne dispose pas de cartes toutes faites.
Mais je connais bien ce territoire.
Et je serai heureux de marcher
un bout de chemin à vos côtés.
À votre rythme.
Sans presser l'allure.
Avec, pour tout équipement,
une écoute sincère
et le temps nécessaire.



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