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Mes saisons sont géométriques.

il y a 20 minutes
4 min de lecture

Composition abstraite de formes 3D colorées sur fond noir, avec cubes, sphères et anneau turquoise, ambiance ludique.

Le TGV quitta Aix à 9 h 22 précises.


Voiture 14, siège 82, côté fenêtre.


Vitesse annoncée : trois cents kilomètres à l'heure.


Vitesse de votre serviteur : nulle.


Je ne m'en aperçus pas tout de suite, mais on venait de me retirer, pour trois heures, le droit d'être utile. Je n'avais ni vaisselle à laver, ni chiens à sortir, ni table basse à déplacer pour me persuader que ma vie avançait.


J'étais cadré : un siège, une tablette, une fenêtre. Autour de moi, personne ne courait dans l'allée pour arriver plus vite.


Aucune évasion n'était envisageable. Il y avait bien la voiture-bar, mais on n'y fuit pas : on s'y ravitaille.


🌿


La première heure fut consacrée à l'agitation. J'épuisai mes courriels et mes messages. Puis j'en trouvai d'autres.


Vers Valence, je finis par abandonner. Cela vint comme vient un chien qui se couche enfin aux pieds de son maître : sans bruit, après avoir tourné trois fois sur lui-même.


Par la fenêtre, un champ, une haie, un pylône, un autre champ. Je les regardai. C'est tout.


Je ne pris pas de photo. Je ne cherchai rien sur Google. Un champ eut donc, pendant quelques secondes, l'immense privilège de rester un champ.


Et moi, celui de ne servir à rien. C'était reposant.


Dehors, les nuages étaient ronds, les collines rondes, les arbres ronds. Dedans, ma tablette était carrée, mon siège carré, et le train lui-même un long rectangle lancé à trois cents kilomètres à l'heure. Curieux contraste.


Seul le pylône, dehors, avait choisi notre camp.


✦


Le train ralentit. Une courbe. Puis la ligne droite revint et, avec elle, les trois cents kilomètres à l'heure, comme si de rien n'était.


Une courbe : je ralentis. Une ligne droite : j'accélère. Un tunnel : je ne vois plus rien.


Je reconnus quelque chose de moi là-dedans. Depuis combien de temps considérais-je mes lignes droites comme normales et mes courbes comme des problèmes ? Dès que je ralentissais, j'avais cette impression désagréable que plus rien n'avançait.


Pourtant le TGV, lui, ralentissait sans états d'âme. Puis il repartait.


L'idée me plut.


Mes saisons sont peut-être géométriques.


Des courbes où je ralentis. Des lignes droites où tout redevient soudain plus simple. Et parfois des tunnels où je ne vois plus très bien où je vais.


Un tunnel arriva presque aussitôt.


La fenêtre cessa de montrer le paysage. Elle me renvoya mon propre visage, l'air de quelqu'un qui attend quelque chose.


✦


Il faut dire que ce voyage avait un but. Quelqu'un m'attendait à Paris pour travailler sur un projet de conférence.


Nous avions beaucoup parlé au téléphone. Le feeling était bon. Très bon même : cette facilité rare qui permet de parler longtemps sans avoir l'impression de chercher quoi dire. Mais nous ne nous étions jamais rencontrés. Et ça changeait tout. Ou peut-être rien.


Je n'en savais rien.


Mon cerveau, lui, n'attendit pas la rencontre pour conclure. Il aime savoir. Il aime surtout savoir vite. Quand il ne sait pas, il rédige volontiers des conclusions.


Le dossier était déjà prêt. "Compliqué".


J'ai une certaine habitude de ce rapport. Il apparaît parfois alors qu'il ne s'est encore pratiquement rien passé. Je le laissai donc sur la tablette, à côté du café.


« Merci. Je prends note. »


De cette personne, je ne connaissais qu'une voix. Cela me rappela Tintin.


Enfant, je lisais ses aventures et, dans ma tête, Tintin avait une voix : celle d'un garçon, presque un enfant. Puis un jour, je tombai sur le dessin animé. Tintin parla. Une voix d'homme. Ma réaction fut immédiate : ils se sont trompés. Je ne fus même pas déçu. Mon Tintin était resté dans les livres.


Cela me fit sourire dans le tunnel.


Je me demandai si je n'avais pas fait la même chose au téléphone : compléter ce que je ne connaissais pas.


Qu'avais-je fabriqué ? Là encore, je n'en savais rien. Et, chose nouvelle chez moi, je n'avais plus tellement envie de chercher.


C'était cocasse pour un voyant. On me consulte souvent précisément pour cela : savoir. Et moi, à trois cents kilomètres à l'heure vers quelqu'un que je n'avais jamais rencontré, je découvrais que le doute pouvait être agréable.


Je pouvais imaginer cette rencontre cent fois. Ou la laisser arriver.


Je crois que je commençais à courtiser le doute.


🌙


Le tunnel prit fin. Le paysage revint, et mon visage s'effaça de la vitre.


Je souris, sans raison précise. Ce sourire m'en rappela un autre.


Une scène de Nikita, le film de Luc Besson. Anne Parillaud devant un miroir, le visage fermé. Jeanne Moreau derrière elle, qui la maquille avec patience. Puis, très lentement, les traits se détendent et le sourire gagne le visage.


Waouh. Je me souviens avoir pensé cela la première fois. Et trente-six ans plus tard, dans ce TGV, je pensais encore : waouh.


Cela dura une seconde. Mais dans cette seconde, il y avait trente-six années. Le souvenir d'un sourire venait de traverser tout ce temps pour me retrouver entre Valence et Paris.


✦


Je pensai aussi à certaines voix que j'entends au téléphone, parfois tard le soir.


« Quand est-ce qu'il revient ? »


« Combien de temps encore ? »


« J'en ai assez d'attendre. »


Je connais cette impatience-là. On voudrait que le temps finisse par rendre ce qu'on lui a confié : une personne, une réponse, une situation d'avant. Mais il rend rarement les choses comme on les lui a données.


Moi, je ne demandais pas quand.


Une nouvelle courbe passa derrière la vitre, puis le train reprit de la vitesse.


🕯️


À midi et demi, le train entra en gare de Paris-Lyon. Je rassemblai mes affaires.


Trois heures auparavant, on m'avait retiré le droit d'être utile. J'avais pourtant parcouru près de six cents kilomètres.


Personne n'avait couru. Tout le monde était arrivé.


Quelqu'un m'attendait.


Pour une fois, je n'essayai pas d'imaginer la suite.


Sur le quai, je croisai mon reflet dans une vitre.


Il souriait encore, un peu en retard sur moi, comme un voyageur qui n'avait pas fini de descendre.

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