📘 Le syndrome du cahier neuf
- Yann Lecoq
- il y a 1 jour
- 4 min de lecture
Ou : l’expédition manquée vers un amour tout neuf

Le premier septembre, à huit heures quatorze précises, une foule
considérable se pressait aux abords des papeteries de France et de Navarre.
Les uns emportaient des cahiers à grands carreaux.
Les autres, des surligneurs fluorescents dont ils ne feraient
probablement jamais aucun usage.
Quelques téméraires achetaient même un agenda annuel, preuve
bouleversante qu’ils croyaient encore maîtriser leur existence
jusqu’au mois de juin.
Mais tous, sans exception, nourrissaient la même conviction :
Cette année, ce sera différent.
Et parmi cette foule, reconnaissable à son air résolu, son sac encore
propre et cette étrange lueur que donne l’espérance lorsqu’elle vient
de dépenser 47,80 euros en papeterie, se tenait l’amoureux de la rentrée.
Celui qui, ayant acquis un agenda vierge, croit fermement avoir
acquis un couple neuf.
🧭 De la fâcheuse théorie du recommencement
Voici son raisonnement. Il faut lui reconnaître une certaine audace :
Le cahier est neuf, donc l’histoire est neuve.
L’agenda est vierge, donc les torts sont effacés.
Septembre efface l’été, donc il effacera bien aussi trois années de
vaisselle en souffrance, deux réveillons chez sa belle-mère et cette
phrase prononcée en février 2023 qui, contrairement à toute
logique biologique, est encore parfaitement vivante.
Hypothèse séduisante.
Hypothèse fausse.
Car l’être humain qui ne descendait pas les poubelles au mois de
juin ne les descendra pas davantage au mois de septembre, fût-il
équipé d’un stylo à paillettes, d’un intercalaire rose et d’une
détermination absolument remarquable entre 8 h 12 et 8 h 37.
La science est formelle sur ce point :
Aucune fourniture scolaire, à ce jour, n’a jamais modifié le
caractère d’un être humain.
Le classeur à quatre anneaux a beaucoup essayé.
Sans résultat.
⚓ Où le capitaine confond le cap et le navire
L’erreur, voyez-vous, est toujours la même.
On change la destination.
On ne répare pas la coque.
On annonce à grands cris :
« Cette fois, on repart sur de nouvelles bases ! »
Phrase magnifique.
Phrase généralement prononcée par deux personnes qui n’ont
absolument pas défini lesdites bases.
On met donc le cap sur une nouvelle vie avec la même voie d’eau,
le même équipage fatigué, les mêmes rancœurs rangées sous le
pont et quelques vieilles disputes soigneusement conservées
dans des boîtes hermétiques.
Le voyage sera magnifique.
Sur le papier.
Il durera jusqu’au troisième lundi d’octobre, aux environs de
dix-neuf heures douze, quand quelqu’un demandera pour la quatrième fois :
« Elles sont où, les clés ? »
Et que l’autre répondra :
« Là où tu les as mises. »
À cet instant précis, l’expédition est officiellement compromise.
🧠 Neuro Love : de l’effet du nouveau départ
Il faut cependant rendre justice à votre cerveau : il ne vous raconte
pas complètement des salades.
Il existe un phénomène psychologique appelé l’effet nouveau départ.
Certaines dates fonctionnent comme des frontières mentales :
le 1er janvier, un anniversaire, le lundi matin, la rentrée…
Ces repères temporels nous donnent l’impression qu’une période
s’achève et qu’une autre commence.
Psychologiquement, cela crée une petite distance avec la version
précédente de nous-mêmes : celle qui a procrastiné, renoncé,
promis, recommencé, puis parfois tout laissé tomber.
Autrement dit, le cerveau adore classer notre existence en chapitres.
Et lorsqu’un nouveau chapitre s’ouvre, il devient plus facile de penser :
« Ce que j’ai fait avant ne m’oblige pas à refaire exactement la
même chose maintenant. »
C’est précisément cette sensation de rupture qui peut relancer la motivation.
Le passé semble légèrement plus loin.
L’avenir légèrement plus accessible.
La nouvelle version de nous-mêmes arrive alors.
Motivée.
Organisée.
Hydratée.
Elle possède éventuellement un carnet beige sur lequel est écrit
New Life en lettres dorées.
Et pendant quelques jours, elle est absolument convaincue qu’elle
va méditer chaque matin, faire du sport trois fois par semaine et ne
plus jamais répondre sous le coup de l’émotion.
Admirons-la pendant qu’elle est parmi nous.
Car cet effet peut réellement nous aider à modifier nos comportements.
Le hic ?
Il fonctionne principalement sur la personne qui décide de changer.
Sur vous : potentiel remarquable. 🎯
Sur votre conjoint, à distance, par la seule puissance psychique
de votre agenda : résultats extrêmement décevants. 📉
Vous pouvez acheter douze cahiers, trois agendas, un tableau
de visualisation et des feutres suffisamment nombreux pour
ouvrir une maternelle Montessori : votre partenaire restera
doté de son propre libre arbitre.
Contrariant.
Mais scientifiquement assez robuste.
L’énergie de septembre est donc un vent excellent.
Encore faut-il l’orienter vers ses propres voiles, et non souffler
désespérément sur celles du bateau voisin.
✦ Ce qu’on peut vraiment emporter
Alors gardez le cahier neuf.
Gardez l’élan.
Gardez même les surligneurs.
Il y a quelque chose de profondément beau dans ce geste
de septembre : cette obstination tendre à croire qu’un matin
peut rouvrir quelque chose que l’on pensait figé.
Ne vous en moquez pas trop.
C’est de l’espérance déguisée en fourniture scolaire.
Mais cette fois, sur la première page, n’écrivez pas ce que l’autre devrait devenir.
Écrivez ce qui dépend de vous.
Ce que vous direz désormais au lieu de le ravaler.
Ce que vous demanderez clairement au lieu d’espérer qu’on le devine.
Ce que vous cesserez d’attendre en silence.
Ce que vous ne voulez plus porter seul.
Ce que vous êtes prêt, vous aussi, à regarder autrement.
Puis tournez la page.
Et laissez la deuxième presque vide.
Parce que celle-là ne vous appartient pas entièrement.
C’est là que l’autre viendra écrire.
Peut-être lentement.
Peut-être maladroitement.
Peut-être avec des ratures.
Avec sa propre écriture, surtout.
Pas celle que vous aviez soigneusement préparée pour lui
au crayon à papier, en laissant juste assez de place pour qu’il repasse dessus.
Car un amour ne devient pas neuf parce que septembre est arrivé.
Il peut, en revanche, redevenir vivant lorsque deux personnes
cessent d’attendre la métamorphose de l’autre et commencent à
regarder ce qu’elles peuvent réellement construire ensemble.
Les grandes traversées ne commencent pas toujours par un nouveau bateau.
Parfois, elles commencent simplement par deux personnes
qui regardent la vieille coque, reconnaissent ensemble qu’elle prend un peu l’eau…
et décident tout de même de monter à bord.
Un matin de septembre. ⛵



Commentaires